Avec la création de nouvelles formations et de plateformes dédiées, éditer ses propres livres paraît, au premier abord, être une solution plus libre… si on exempte le lot de difficultés qui s’ensuit. Alors, que choisir ? L’édition classique ou l’auto-édition ? Pour répondre à nos questions, nous avons eu la chance d’échanger avec Ève Mattatia, une autrice hybride habituée au travail en maison d’édition qui entame pour la toute première fois une publication auto-éditée.
1. Présentation de notre invitée
→ Peux-tu te présenter ?
Je suis autrice la nuit et ingénieure le jour, pour la simple et bonne raison qu’un auteur à plein temps, en 2026, gagne en moyenne 9 000 euros par an, soit en dessous du seuil de pauvreté… Et puisque j’aime payer mon loyer et mes repas, je suis ingénieure – un métier qui me plaît mais qui me prend la majorité de mon temps et m’oblige à m’organiser pour pouvoir écrire.
J’aimerais cependant avoir une vraie carrière d’écrivaine, ce qui demande une production soutenue. J’aimerais tenir le rythme de deux sorties par an en hybride, soit à la fois en édition classique et en auto-édition.
→ Peux-tu nous parler de tes romans ?

J’ai deux one-shots de Dark Fantasy, parus aux éditions du Héron d’Argent : Au Cœur de l’Hiver, sorti en décembre 2023, et Un Ballet de Plumes et de Larmes, paru en novembre 2025.
Je prépare également une sortie en auto-édition : Là où veillent les dragons. C’est un roman que j’avais écrit en 2020 et que j’utilise pour me lancer en auto-édition. Je l’ai retravaillé de A à Z, j’ai embauché une éditrice et correctrice free-lance pour avoir une qualité de travail équivalente à une sortie en maison d’édition. J’ai aussi embauché une illustratrice pour la couverture et une maquettiste pour la mise en page. L’idée, c’est que pour pouvoir sortir deux livres par an, il faut avoir recours à l’auto-édition.
Alors, grâce à ce livre, je me fais la main… car l’auto-édition, c’est cinq ou six métiers à part entière.
→ Pour toi, l’auto-édition est-elle un choix complémentaire ?
Oui, car pour moi il y a des inconvénients dans les deux. Par exemple, en auto-édition, je suis libre de mes choix, mais ça me ferme des portes, notamment les stands librairies en salon et les prix littéraires. La maison d’édition m’apporte des compétences et un professionnalisme que je n’ai pas, n’ayant pas fait de formation dans ce métier là. Pour moi, les deux sont complémentaires.
2. Son parcours en maison d’édition
→ Le premier roman que tu as publié, Au cœur de l’hiver, l’a été dans une maison d’édition. Peux-tu nous la présenter ?
Le Héron d’Argent est une maison d’édition francophone basée à Fontainebleau, spécialisée dans la littérature de l’imaginaire. Elle publie principalement de la fantasy et du fantastique, avec aussi un peu de dystopie, de polar et d’horreur. Elle a un créneau sur les beaux objets livres, les grands albums illustrés : les éditrices font en sorte que l’objet en lui-même ait une plus value. La maison d’édition est diffusée-distribuée par la Sodis depuis l’été 2024 et vous pouvez donc trouver leurs livres en librairie, FNAC, Cultura, etc. Elles ont quand-même une présence importante en salon, n’hésitez pas à les y rencontrer !
C’est une maison d’édition à taille humaine, qui se compose de 4 personnes et existe depuis 10 ans. Les collections de romans, en particulier, ont été lancées en 2023. Je fais donc partie de la première promotion ! Maintenant, elle a pris de l’ampleur et les éditrices visent à sortir 2 à 3 livres par mois.
→ Est-ce que tu participes à la communication de la maison d’édition ?
Oui ! Je me rends par exemple en salon, où je fais des dédicaces. Je fais aussi partie de la communication, dans le sens où, par exemple, le 8 mars, journée internationale de la lutte pour le droit des femmes, elles ont voulu faire un post collaboratif où chaque autrice avait voix à la parole pour dire en quoi leurs textes mettaient en avant les femmes et leurs droits. J’ai donc donné, avec six autres autrices, un petit texte à inclure.

Mais en général, je fais surtout de la communication pour moi. La plupart du temps, les lecteurs s’attachent à un nom d’auteur plutôt qu’à une maison d’édition. En plus, je ne passerais sans doute pas ma vie dans cette maison d’édition, donc moi, en tant que marque, je dois faire ma propre com. Et puis, forcément, la maison d’édition ne peut pas me mettre en avant tout le temps, elle doit être équitable avec tous les auteurs et partager le temps de communication.
→ Est-ce que tu considères cette première expérience en édition comme un avantage pour ta carrière en auto-édition ? Où tu aurais préféré commencer directement en auto-édition ?
Je considère ça comme un avantage, complètement ! Avant d’avoir signé chez le Héron d’Argent je n’aurais jamais envisagé de l’auto-édition. C’est avec elles que j’ai appris beaucoup de choses : comment on travaille un texte ? Comment on présente son roman dans un salon, sur instagram ? Elles m’ont beaucoup appris.
3. Son parcours en auto édition
→ Quel est ton parcours en tant qu’autrice auto-éditée ? Quelles sont les différences avec l’édition classique ?
Mon déclic pour me lancer dans l’auto-édition, c’était les salons avec le Héron d’Argent. Je me suis rendue compte du mal que j’avais pour trouver l’équilibre financier. Alors, j’ai commencé l’auto-édition : j’ai participé à des formations, j’ai parlé avec des auteurices de ma maison d’édition pour connaître leur processus et les erreurs à éviter, puis je me suis appuyée sur des prestataires pour les illustrations, la mise en page, la bêta-lecture, etc… Quant aux plateformes de publication, j’aurais voulu éviter au maximum Amazon, malgré la forte présence du lectorat fantasy, pour des raisons éthiques et qualitatives. J’ai alors trouvé un compromis : donner l’exclusivité numérique de mes livres sur Amazon pour ses avantages, et imprimer mes propres stocks pour les écouler en salon.
→ Commencer par l’auto-édition en tant que première expérience d’auteur, c’est faisable selon toi ?
Je pense que c’est faisable, car beaucoup de personnes l’ont fait. Mais il faut savoir être honnête sur ses propres compétences et ses propres sous : soit on sait faire et on fait soi même, soit on ne sait pas faire et on paye quelqu’un. Quand j’ai commencé, je venais de rentrer dans la vie active : je n’avais aucune connaissance en communication, en marketing et en comptabilité… je ne m’en sentais pas capable. Mais pour quelqu’un avec plus de bases dans ces domaines là, ça ne me parait pas impossible.
Mais il faut dire qu’on est sur un marché très saturé, où il y a de plus en plus de titres qui sortent. C’est une diversité de catalogue qui permettent aux gens de se lancer, mais se démarquer reste compliqué… Pour moi, la difficulté pour les auteurices qui débutent en auto-édition, c’est de ne pas abandonner, car quand on débute on voit beaucoup de portes se fermer. Mais une fois qu’on est lancé et qu’on ne se contente pas de se reposer sur ses lauriers, on arrive à avancer. Ce n’est pas un enjeu compétitif : c’est savoir se démarquer en ayant son identité.
→ Sur quelle plateforme comptes-tu vendre tes livres auto-édités ?
Pour ma sortie en auto-édition, j’ai choisi Ulule. C’est une plateforme que j’ai l’habitude d’utiliser en tant que lectrice et en laquelle j’ai confiance. Le Héron d’Argent effectue également toutes ses précommandes sur cette plateforme, donc j’ai pu en prendre de la graine. La communauté Ulule est active et revient tous les mois pour voir les nouveautés littéraires, alors j’ai aussi voulu en profiter. En plus, l’accompagnement est personnalisé : il est possible d’échanger avec des conseillers et d’avoir accès à un camp de créateurices, avec plein de vlog, de conférences gratuites, etc… Je trouve ça super chouette.

Avoir une boutique en ligne, ça demande un statut administratif que je ne me sens pas encore prête à demander. Mais quand je serai un peu plus lancée, je compte peut-être en faire une.
Je pense quand-même que le fait que le livre soit uniquement accessible en salon ou en précommande, ça me ferme des portes, mais pas assez pour me couler. Je me dis que le lectorat de fantasy a, pour la majorité, entre 15 et 35 ans, et a plus l’habitude des plateformes numériques. Et puis, grâce au Héron, une bonne partie de mon public est en salon.
4. Sa vision de la communication et sa méthode
→ Pour toi, que représente la communication ? Est-ce que c’est nécessaire ? Est-ce que ça te plaît ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Selon moi, la communication est absolument essentielle de nos jours. Je le vois avec mes collègues, même ceux qui ne font pas d’auto-édition, les ventes se portent mieux quand ils ont un compte sur les réseaux sociaux et qu’ils font leur propre communication. De mon côté, je me suis fait la main chez le Héron d’Argent. Comme elles me laissaient beaucoup de liberté, j’ai pu prendre de bonnes habitudes que j’applique encore aujourd’hui.

Globalement, j’aime faire de la communication mais le faire bien… Je le fais plus à reculons. J’aime poster sur Instagram, être moi-même, faire ce qui me plaît. Mais ce qui me plaît n’est pas forcément le plus optimisé d’un point de vue marketing, ce qui me plaît n’est pas forcément ce qui parle à mon public…. Parler de ce qui me plaît est facile. C’est par exemple très simple, pour moi, de me dire “tiens, je vais faire un post sur la ressemblance entre le code informatique et le premier jet” et le plus dur ça va être de me dire “oui mais ça ça ne va pas parler à grand monde, je ne vais pas avoir d’interactions, et donc pas beaucoup de visibilité et il faudrait plutôt que je fasse de la pub sur mon roman alors que j’ai l’impression de me répéter et de saouler tout le monde”. Je sais très bien qu’il faut qu’une information soit répétée 7 fois pour qu’elle rentre mais je n’arrive pas à me dire que je ne vais pas finir par ennuyer les gens.
→ Comment est-ce que tu t’organises pour produire ton contenu, avec un métier à côté ? Est-ce que c’est dur de rester constant dans le rythme de publication ?
J’ai créé des templates de posts avec des amis qui ont des meilleures compétences graphiques que moi [rire] et maintenant le plus dur est fait, je n’ai plus qu’à changer le texte à chaque fois. Je travaille en 3 étapes :
1. Un bloc note où j’ai toutes mes idées de posts ;
2. J’ai un calendrier avec tous les posts à venir qui, actuellement, va jusqu’à juin ;
3. A chaque fois que j’ai un jour libre (un week-end, un jour férié), je vais préparer un post à l’avance comme ça, quand le jour de poster arrive, il est déjà prêt et je n’ai plus qu’à l’envoyer. Cela me permet de ne jamais avoir de “trou” puisque tout est prêt à l’avance.
En terme de plateforme, j’ai une newsletter, j’ai aussi une page facebook qui est… qui est là [rire]. Elle me sert peu, parce que le lectorat de ma tranche d’âge et de mon style n’est pas vraiment sur Facebook. J’ai Threads, que je trouve très fun mais que je n’investis pas à son plein potentiel donc que je vais essayer d’investir plus. J’ai essayé Tiktok, mais j’ai pris un coup de vieux parce que je n’ai pas compris comment avoir accès aux messages et au fil d’actualité. J’ai aussi un site web.
→ On a eu l’impression, en regardant tes comptes sur les réseaux sociaux, que tu as un fort rapport à la communauté littéraire. Pourquoi est-ce que c’est important pour toi ? Est-ce que tu arrives à avoir une communauté de lecteurs active ?
La communauté est importante pour de nombreuses raisons. Déjà, pour ne pas se sentir seul, pour se soutenir… Mais aussi en termes de marketing. En auto édition, quelque chose qui va beaucoup marcher, ça va être la promotion croisée. Par exemple, si j’ai une amie qui fait aussi de la Dark Fantasy, dans ma newsletter je vais parler de sa dernière sortie, et en échange, quand j’aurai une sortie, elle fera pareil. On va mutualiser nos lectorats comme ça. C’est la même chose pour les stands en salon, on peut diviser le coût (un stand, ça coûte cher). Par exemple, je vais faire un salon seule le 1er week-end de juin au Auchan Cesson, un salon d’auto édition.
Au niveau des lecteurs, j’ai un petit noyau de personnes très fidèles et actives. Il y a par exemple une lectrice sur les réseaux sociaux qui revient à chaque sortie, ce qui fait super plaisir. Je n’ai pas un compte énorme, ni une communauté énorme, mais j’ai beaucoup de gratitude pour le petit noyau qui est là à chaque fois et qui me soutient.

Je suis aussi très admirative du compte Vade Retro (voir image au dessus). Déjà parce que c’est son métier, donc elle sait ce qu’elle fait, mais aussi parce qu’elle a une volonté pédagogique, avec un ton humoristique qui donne un peu de peps et de sel, ce qui apporte encore plus de plaisir à la lecture. Et c’est très agréable de ne plus se sentir seul dans la communication, mais avoir l’impression d’être dans une communauté d’auteurices qui sont tout autant perdu.e.s mais passionné.e.s que moi.
5. Les aides sur lesquelles elle s’appuie
→ Est-ce que tu t’appuies sur des aides extérieures ?
Déjà, j’ai fait la formation LICARES d’auto-édition et le coaching de Carrie Coach Littéraire, qui propose plein de petits défis à faire, toujours très instructifs. Il y a aussi le compte de Vade Retro, qui explique le marketing et la gestion de son Instagram en dédiabolisant le sujet avec humour.
→ Tu sembles toi-même beaucoup t’impliquer dans la sphère littéraire. Est-ce que c’est parce que c’est quelque chose qui te plaît, ou plutôt comme un sens du devoir, de soutenir les auteurs ?
Il y a des deux. Ça me plaît, parce que j’aime travailler sur un texte et rendre service. J’aime découvrir de nouvelles plumes et peut-être que, si je tends une main à quelqu’un qui en a besoin, quelqu’un me tendra également la sienne. Pareil, j’aime suivre des auteurs qui débutent et qui se cherchent et leur parler de mon parcours. J’aurais aimé qu’on me guide aussi, lorsque j’ai commencé, alors j’ai l’impression d’aider la moi d’il y a 10 ans.
→ Toi qui a pour habitude de militer pour soutenir la création francophone, peux-tu nous expliquer pourquoi la fantasy est un milieu difficile ?
Déjà, on peut dire que je prêche pour ma propre paroisse. Je trouve qu’il y a énormément de pépites en imaginaire francophone, et malgré le fait que ce soit également le cas en littérature anglophone, je trouve injuste que les maisons d’éditions mettent l’intégralité de leur budget en communication aux auteurs anglophones alors qu’on a des choses extraordinaires à la maison. C’est aussi un monde extrêmement divers, et pour moi, soutenir l’imaginaire francophone, c’est pas seulement soutenir des auteurs, mais aussi toute la chaîne du livre, très précaire à tous les niveaux.
6. Quelques questions pour finir
→ Veux-tu nous présenter tes projets à venir ?
En Automne il y aura ma deuxième sortie en auto édition. Ensuite, en janvier prochain, je vais sortir un tome compagnon de ma dernière sortie au Héron d’Argent. Ce tome là sera en auto édition mais j’en attends énormément, c’est vraiment la grosse sortie sur laquelle je mise. J’ai aussi, en parallèle, une duologie de science-fiction qui est en recherche de maison d’édition.
→ Avant de finir cette interview, est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?
Je voudrais simplement mettre en avant le fait qu’il est très important de soutenir vos auteurices préféré.e.s. Que ce soit en maison d’édition ou en auto-édition, ce sont les ventes qui permettent aux auteurices de survivre. Acheter les livres en grand format, sans attendre que la suite soit sortie, ça permet justement que le roman obtienne un contrat pour les tomes suivants ou pour une adaptation en poche.
C’est encore plus important pour les textes auto-édités ! Auto-éditer un texte c’est mettre en danger sa stabilité financière et donner énormément de temps et de passion pour peu de rémunération. Et pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter les livres (ça arrive, promis on ne vous en veut pas), les petites actions comptent aussi ! Laissez des avis positifs, partagez nos posts, laissez des commentaires… C’est un moyen de soutenir vos auteurices préféré.e.s aussi.
→ Puisque tu dis qu’il est important de soutenir les auteurs en auto-édition, veux-tu nous conseiller quelques auteurs francophones que tu affectionnes ?
Avec plaisir ! Je vais essayer de me limiter à quelques recommandations, pour ne pas vous noyer. La première à laquelle je pense, c’est R. Oncedor, qui est géniale, j’ai déjà lu L’Ours et la renarde par exemple. Il y a aussi Lucille Chaponnay, que je côtoie parce qu’elle est autrice au Héron mais qui a aussi une énorme production auto-éditée que je conseille vivement.
En plus de ça, j’ai été jurée pendant plusieurs années au Prix des Auteurs Inconnus qui est un prix qui met en avant des auteurs indépendants (donc auto édition ou toutes petites ME). Cette expérience m’a permis de découvrir d’autres noms en auto-édition que j’ai adorés, par exemple Alex Sol avec Mirial, qui a remporté le prix des auteurs inconnus en 2022.

Nous vous remercions d’avoir lu cette passionnante interview ! N’hésitez pas à aller retrouver Eve Mattatia sur son instagram ou sur son site internet. Vous pouvez même aller vous abonner à sa newsletter. Et n’oubliez pas, si vous l’avez apprécié, de partager cet article !

Noah et Andréa – The WordWideWeb

Eve Mattatia se présente ainsi : Le Evus Mattatius est un dragon mangeur de mots. Il veille sur sa montagne de livre et t’attend, pour plonger avec toi dans des univers sombres et magiques, où aventures et dragons sont au cœur du récit ! Envie d’en savoir plus sur ce spécimen d’autrice française de fantasy qui se cache derrière cette drôle de bestiole ?
Elle a, à ce jour, publié 2 livres en édition classique (Au coeur de l’hiver et Un ballet de plumes et de larmes chez Le Héron d’Argent) et réussi une campagne Ulule pour l’auto-édition d’un autre roman (Là où veillent les dragons).
Elle a un site internet et partage régulièrement son activité d’autrice sur les réseaux sociaux.