27 janvier, 9h20, je marche le long du cimetière de Montmartre en direction de la librairie afin de réaliser mon interview. Ce trajet, je l’ai fait de nombreuses fois cette été, lorsque j’étais en stage avec Manuel (surnommé Manu) et Hella. Je me souviens de mon premier jour. J’arrive à 11h00, heure d’ouverture de la librairie et ne voit personne.

Forts d’une organisation sans faille, nous n’avions pas communiqué sur mon horaire d’arrivée, et je n’avais pas de moyen de les contacter. 11h15, légèrement inquiet, j’aperçois Manu. Remontant la rue, essoufflé, il m’explique que le vélo d’Hella a crevé. Nous entrons ensemble dans la librairie, ouvrons la boutique afin d’accueillir les clients, et commençons notre journée.

D’expérience, je sais évaluer un stage au bout de quelques heures. J’ai tout de suite senti qu’il avait quelque chose de spécial dans cet endroit.

À la fin de mon stage, j’avais les larmes aux yeux. Comment imaginer devenir ami avec ses maîtres de stage ? Cette librairie, ces libraires, il n’y a pas de mots pour les décrire. Quelque chose nous échappe, un je-ne-sais-quoi, qui fait de ce lieu un lieu magique. Dans ces 38 mètres carrés, aux étagères trop hautes, au papier peint déchiré, aux allés étroites, se cache un lieu culturel d’exception.

Le monde du livre a une image qui fascine. Il génère des fantasmes sur sa bienveillance et sa proximité avec le public. Ici, c’est une réalité. Découvrons pourquoi.

Présentation de l’interview sur Youtube (3 mn)

L’histoire de la librairie

Thomas : Bonjour Hella et Manu ! On se connaît déjà, puisque j’ai réalisé un stage chez vous l’été dernier. J’ai immédiatement pensé à vous pour réaliser cette interview sur la communication dans le monde du livre, car je pense que cela caractérise bien cette librairie. Pour commencer, pouvez-vous me parler de l’histoire de la librairie ?

Hella : La librairie a été créée il y a 20 ans en même temps que la librairie l’Attrape-Cœur (située à quelques minutes, avenue Junot). Elle appartenait depuis 10 ans à Fred qui formait un duo avec Ninon. Il y a deux ans, le propriétaire est décédé et, lorsque le décès s’est su, Michel, mon formateur, qui avait aidé Fred et Ninon m’a dit que cette librairie allait être mise en vente. Je ne connaissais absolument pas le quartier et c’était un peu délicat pour moi d’y aller dans ce contexte, mais je l’ai quand même fait. En rencontrant Ninon, elle m’a dit que cette librairie devait être reprise, que les gens du quartier y étaient très attachés et que le propriétaire aurait voulu qu’elle reste une librairie. Il y avait quelque chose de très fort et j’ai su que je devais la reprendre. J’ai travaillé quelques temps avant la reprise afin d’avoir une première expérience en librairie, puis j’ai signé une promesse de vente. Ninon m’a fait une vraie transmission, je la remercie.

Manuel : Je suis arrivé fin aout 2024 grâce à un ami libraire qui m’a formé (Grégoire de la librairie Longtemps, Paris 20e) qui était ami avec Fred. J’ai travaillé 6 mois avec Ninon et c’était très émouvant. J’ai assisté à des manifestations de solidarité pour la librairie qui m’ont beaucoup touché. Ninon m’a formé pendant cette période intense où j’ai littéralement tout appris. Ce lieu est un endroit assez incroyable où les gens nous donnent des trucs, nous disent bonjour…

« J’ai assisté à des manifestations de solidarité avec la librairie qui m’ont beaucoup touché »

Hella : En ce moment ils nous donnent des galettes !

Manuel : Oui, on essaye que ce soit un lieu convivial dans le quartier ! J’étais un peu dans l’incertitude pendant cette période, et puis finalement j’ai été embauché en CDI tout de suite.

La reprise de la librairie

Et vous vous êtes dit que vous continueriez tout les deux…

Manuel (à Hella) : Enfin c’est toi qui as décidé !

Hella : Oui, mais tu aurais aussi pu dire non ! Le contexte faisait que c’était particulier pour toi, d’autant plus que tu savais que Ninon allait partir. Ça a bien matché après un petit dîner qu’on avait fait avec Ninon. Je me suis dit que c’était vraiment incroyable que tu puisses rester. La librairie a toujours été constituée d’un duo fille/garçon, et je pense notre binôme fonctionne car nous sommes tous les deux très tournés vers les autres.  

C’est vrai que la notion de duo est assez importante pour qualifier cette librairie, nous en reparlerons. Pour revenir à la reprise, comment avez-vous fait pour reprendre sans dénaturer le lieu, d’autant plus avec le contexte ?

Hella : Pour moi, c’était une grosse pression, car les clients venaient de subir le départ de leurs libraires, même s’ils connaissaient déjà Manu. Ce qui a été à notre avantage, c’est qu’on a hérité d’un stock qui correspond à nos valeurs. De plus, Manu était déjà connu des clients et il avait déjà bien développé le rayon polars, donc on avait déjà quelques repères sur ce qui pouvait intéresser notre clientèle.

Manuel : Oui. Pour moi ce n’est pas difficile, ça se fait assez naturellement.

Les formations sur la communication en librairie

Comment avez-vous réussi à créer cette ambiance si particulière et chaleureuse ? Avez-vous eu des cours, par exemple, dans votre formation ?

Hella : De mon côté, on nous a par exemple appris à rédiger une newsletter et beaucoup parlé des réseaux sociaux, notamment d’Instagram. Je crois que notre génération de libraire est très tournée vers le conseil et le lien humain, ce qui nous invite à être créatifs dans notre façon de communiquer. Par ailleurs, des amis ou des clients nous donnent de très bons conseils, ce qui nous permet de développer des angles qu’on ne connaît pas trop.

Manuel : Je suivais des libraires depuis 3 ans sur les réseaux sociaux, donc j’avais plein d’idées hyper créatives pour Instagram. Après, en librairie, on apprend surtout sur le terrain. On fait des essais afin d’ajuster notre communication.

« En librairie on apprend surtout sur le terrain. On fait des essais afin d’ajuster notre communication. »

Créer une atmosphère dans une librairie

On l’a évoqué plus haut, mais je crois que ce qui marque vraiment cette librairie, c’est surtout votre duo. Est-ce que c’est quelque chose que vous travaillez ?

Photo de Hella et Manuel

Hella : Il y a des clients qui sont un peu plus proches de l’un que de l’autre, donc on essaye aussi d’orienter les clients selon les compétences et connaissances de chacun. Je dirais qu’on oriente avant tout sur les goûts, mais je ne remarque pas de préférence des clients aussi niveau des libraires.

Manuel : Et puis surtout on se pitche tout les livres qu’on a lus. Ce qui est important dans la librairie, c’est que même si Hella est ma cheffe, on fait tout ensemble. Il n’y a pas de hiérarchie entre nous.

Hella : Oui on est une équipe ! Évidemment je gère davantage les questions économiques ou comptabilité, mais je déteste les endroits où on sent qu’il y a une hiérarchie entre les personnes qui l’occupent. Cette librairie c’est Hella et Manu, et je pense que les gens sont aussi attachés à ça.

« Cette librairie c’est Hella et Manu, et je pense que les gens sont aussi attachés à ça. »

Quel futur pour la librairie ?

Quelles évolutions vous envisagez pour la librairie ?

Manuel : À mon niveau, j’ai boosté les rayons polar et science-fiction, mais on essaye surtout de tenter beaucoup de choses. J’aimerais bien qu’on développe la jeunesse et les sciences humaines, même si c’est difficile. Je suis également très content, car on a développé les livres de caisses…

Hella : Non, pas « on », tu ! Manu est un génie : il a réussi à développer un rayon en prenant des cagettes dans la rue !

Manu : Sans exagérations ! En plus des rendements économiques, ça nous permet de glisser quelques livres militants.

Hella : Je pense à la romance aussi, même si on n’en lit pas, on a envie de découvrir car pas mal de clients nous en demandent. On va aussi faire des travaux pour avoir un peu plus de place, et amener un vent de nouveauté à la librairie. Les travaux, ça permet 20% d’augmentation de la fréquentation. En somme, on tente beaucoup de choses car on a la chance d’avoir le soutien des représentants.

Quels résultats ?

Quels résultats constatez-vous ?

Hella : Je crois qu’on a réussi à séduire la clientèle du quartier. Pendant plusieurs mois, on m’a remercié d’avoir repris la librairie. Après, je pense que, parce qu’on est un peu plus jeunes, on arrive à toucher de nouveaux publics. Ce qu’on voit dans les chiffres.

« Pendant plusieurs mois on m’a remercié d’avoir repris la librairie. »

Manuel : On a également réussi à fidéliser un bon lectorat en science-fiction et polars, ce qu’on n’avait pas avant. Je crois aussi qu’on a réussi à créer un rapport de proximité avec nos clients.

L’importance des rencontres

Vous avez déjà fait de nombreuses rencontres. Comment est-ce que vous les préparez et comment fait-on de bonnes rencontres lorsqu’on débute ?

Hella : Oui, c’est assez important pour nous. Notre première rencontre, le lancement du dernier livre de Hella Feki, était incroyable ! La librairie était pleine de monde, les gens s’arrêtaient dans la rue, et on a vendu 78 exemplaires sur 80 commandes. En fait, on n’a pas de préparation particulière pour les rencontres.  

Manu : On prépare les questions, on en parle, puis après ça se fait assez naturellement, et c’est notre force. Par exemple, lorsqu’on a organisé la rencontre avec Vincent Bréal, qui est client de la librairie, il m’a pris dans ses bras et il a pleuré. Ça nous permet de créer des moments très chaleureux et humains.

Photo lors du lancement de Hella Feki

Historien de formation, Manuel Valls-Vicente est libraire depuis maintenant 6 ans, et depuis un an et demi à L’Éternel Retour.

Titulaire d’un master en archéologie, Hella Barkati a travaillé en tant que libraire avant de reprendre la librairie L’Éternel Retour en juin 2025.

Duo inséparable, ils gèrent ensemble une librairie de quartier en mettant l’accent sur la relation avec leur clientèle et sur la qualité de leurs conseils.

Logo du site web, femme tenant un pissenlit sur un fond rouge

Thomas DUMOLIN – The WordWideWeb

Retour en haut