À travers cet entretien, Thierry Durnerin, fondateur de la librairie « Au Bonheur
des Livres » nous explique sa vision d’une librairie vivante au fort ancrage local, et l’importance qu’il accorde à l’identité visuelle pour créer un lieu qui donne envie de revenir.
Vidéo de présentation sur Youtube (3mn)
Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment vous avez pensé l’identité visuelle de votre librairie dès sa création ?
Très en amont du projet, quand j’ai bâti mon business plan, il fallait écrire une sorte de « success story » décrivant la librairie telle que je l’imaginais. Ce qui s’est concrétisé aujourd’hui est assez fidèle à ce que j’exprimais à l’époque : une librairie où l’on se sent bien. Le nom lui même, Au Bonheur des Livres, dit déjà beaucoup de choses. Il renvoie évidemment à Zola, mais aussi à un magasin de jouets de mon enfance qui s’appelait Au Bonheur des enfants. Tout cela est venu assez naturellement. Très tôt, j’ai voulu créer une identité claire, incarnée, cohérente entre le lieu, son nom et ce que l’on y vit.
Dans l’espace lui-même, quels ont été vos choix principaux pour créer cette ambiance ?
J’ai privilégié un espace lumineux, vaste et fluide, où l’on circule
facilement et où les livres sont bien mis en valeur. J’ai aussi fait le choix d’une librairie calme : il n’y a pas de musique. Cela permet d’offrir un confort sensoriel. L’organisation de l’espace prend aussi en compte les familles, avec une attention particulière à la circulation des enfants et des poussettes.
Est-ce que vous vous êtes fait accompagner pour ces choix visuels ?
J’ai travaillé avec un architecte qui m’a apporté de bonnes idées sur
l’éclairage et l’espace enfant. Cependant, l’identité visuelle doit rester fidèle à la personnalité du libraire : elle ne peut pas être totalement déléguée.
Justement, quel rôle joue la personnalité du libraire dans l’identité visuelle du lieu ?
Dans une petite librairie de quartier tenue par une seule personne, elle joue énormément. Si le courant passe avec les clients, ils savent qu’ils me retrouveront à chaque visite et ils reviennent. Si ça ne colle pas, c’est un effet repoussoir immédiat. Je pense qu’il faut que la librairie soit incarnée. Sans en faire trop, mais que les gens sentent qu’il y a quelqu’un derrière les choix, derrière les livres, derrière les messages. L’identité visuelle ne fonctionne que si elle est portée humainement.
Quels éléments visuels vous semblent les plus importants dans une librairie ?
La vitrine est très importante. Même si la mienne n’est pas très large, je la renouvelle régulièrement. Je fais parfois des vitrines thématiques, par exemple sur le train, sur Churchill, Paris, Noël, les
sports d’hiver, etc. et je constate à quel point cela fonctionne. Les tables sont tout aussi essentielles, car ce sont elles qui portent les livres que je souhaite mettre en avant. Il y a un vrai dialogue entre la vitrine et les tables : souvent, une table est dédiée à la thématique de la vitrine.
Y-a-t-il un élément visuel dont vous êtes particulièrement fier ?
Le logo, sans hésiter. Il est joyeux, coloré, bien identifié aujourd’hui par les clients. C’est un fauteuil rouge entouré de rayonnages, et c’est devenu la mascotte de la librairie. Il se décline partout : sur le site, les mails, les réseaux sociaux, les tote-bags, les mugs, les marque-pages, les affiches.

Vous utilisez beaucoup de commentaires manuscrits. Quel rôle jouent-ils dans votre identité visuelle ?
Les notules sont, à mon sens, l’élément le plus prescripteur. Ce sont ces petits papiers avec un commentaire personnalisé sur un livre que j’ai lu. Elles participent pleinement à l’identité de la librairie, parce qu’elles créent un lien direct, humain, entre le lecteur et le libraire. Même visuellement, elles comptent beaucoup.
Est-ce que l’identité visuelle influence la manière dont les clients se comportent dans la librairie ?
Oui, clairement. L’ambiance visuelle et les notules favorisent l’échange et la convivialité : certains viennent même pour discuter sans acheter. Une librairie, ce n’est pas seulement des livres : c’est une atmosphère, une cohérence visuelle et humaine.
Avec le recul, y-a-t-il des choix visuels que vous referiez différemment ?
Il y a toujours des ajustements. Les rayons évoluent souvent selon l’intérêt des clients, mais l’identité visuelle reste fidèle à mon projet initial. Si je devais changer quelque chose, ce serait la communication numérique.
Quel conseil donneriez-vous à une librairie qui ouvre aujourd’hui et cherche à construire son identité visuelle ?
S’enraciner dans son territoire. Avoir une identité très personnalisée : un logo, une signalétique, des messages originaux pour être immédiatement identifiable. Mais l’identité visuelle doit être prolongée par une présence humaine, par des liens avec les acteurs du quartier, les écoles, les commerçants. C’est cette cohérence entre le visuel, le lieu et le lien humain qui attire durablement le public.

Thierry Durnerin est libraire indépendant et fondateur de Au Bonheur des Livres, librairie de quartier ouverte en 2023 dans le 17ᵉ arrondissement de Paris, après une carrière de près de trente ans dans le monde politique. Formé à l’École de la librairie, il y développe un lieu lumineux et incarné, fondé sur l’ancrage territorial et une relation de proximité avec les lecteurs. Il porte une attention constante à l’identité visuelle de sa librairie.

Coline BERNIER et Alice MADEC – The WordWideWeb