De plus en plus de professionnels décident de se tourner vers l’édition freelance1. Mais quelles sont finalement les différences entre édition freelance et édition traditionnelle ? Quels sont les avantages et les inconvénients ? Pour répondre à ces questions et nous aider à mieux comprendre le métier d’éditrice indépendante, nous avons interviewé Mme Liyu Nguyen-Bousseau.

Vous êtes donc éditrice freelance. Pourriez-vous expliquer en quoi cela consiste et parler plus en détails de vos missions ?

En tant qu’éditrice freelance, j’ai souvent pour mission de faire des relectures et des corrections de manuscrits qui ont déjà été coulés dans leur maquette2 et/ou qui ont déjà été l’objet d’une première correction. Je vérifie également les couvertures d’ouvrages.

Gardez-vous un lien avec “l’édition traditionnelle” en travaillant sur des manuscrits de maisons d’édition, ou seulement sur des manuscrits d’auteur•ices qui viennent spontanément à vous ?

Être une éditrice freelance, c’est un maillon indépendant de la chaîne éditoriale. En effet, de mon expérience personnelle, je n’ai été en contact qu’avec l’éditrice d’une maison d’édition qui m’a soumis le manuscrit pour une relecture. Cette éditrice “principale” travaille le texte avec l’auteur, l’illustrateur, le graphiste…

Personnellement, je n’ai jamais eu de vision globale sur tout le projet et je ne suis pas en contact avec les autres professionnel(le)s du livre. L’éditrice de la maison d’édition envoie également la couverture, qui est relue, annotée, puis renvoyée par l’éditrice freelance.

Je ne travaille qu’avec le biais d’une maison d’édition, je n’échange pas avec des auteurs et autrices souhaitant s’auto-éditer, comme ça peut être le cas d’autres éditeur(ice)s indépendant(e)s.

L’édition freelance vous pousse-t-elle à davantage utiliser le numérique ?

Le numérique est très présent dans l’univers éditorial, que ce soit en termes de communication ou d’outils de travail. Néanmoins, l’édition freelance ne pousse pas à utiliser davantage le numérique selon moi : il est autant utilisé dans l’édition traditionnelle que dans l’édition indépendante.

La crise du Covid-19 a participé à la favorisation du numérique dans la communication entre collègues et professionnel(le)s du livre. Je pense qu’on peut parler d’un “réflexe” de l’organisation de réunions en distanciel, via la plateforme Zoom, qui pourraient pourtant se dérouler en présentiel. Cela dépend aussi des locaux des maisons d’édition, car toutes les maisons n’ont pas de grande salle de réunion.

Le numérique améliore mon expérience de travail, ça le rend plus rapide et plus efficace. Je peux comparer mon expérience de jeune éditrice à celles de professionnelles plus installées, qui n’ont pas bénéficié immédiatement du numérique dans leur carrière. 

Si les étudiants en Master Métiers du Livre et de l’Édition apprennent toujours à utiliser le code typographique3, je ne l’ai que très peu utilisé. J’ai surtout travaillé et annoté sur PDF. C’est un gain de temps pour corriger les manuscrits, au lieu de reporter tous les signes typographiques sur le papier.

J’admets que la “rapidité d’exécution” pour l’annotation et la correction sur PDF peut parfois avoir un effet pervers. Les allers-retours entre éditrices, graphistes et correctrices peuvent vite devenir nombreux et infinis. Auparavant, les relectures étaient plus cadrées et leur nombre réduit pour gagner du temps.

Diriez-vous que l’édition repose sur le numérique aujourd’hui, notamment avec les logiciels ?

Il serait difficile de revenir à une édition sans numérique, sauf dans de petites maisons d’édition ou dans des cas d’initiatives personnelles. Ce serait impossible d’y revenir pour une maison d’édition de grande ampleur qui demande une rapidité d’exécution.

Durant votre formation, avez-vous eu des cours ou des formations qui vous aident régulièrement dans votre métier d’éditrice freelance ? 

Je n’ai pas de formation ou de diplôme extra-universitaire qui m’aide dans ma carrière actuelle, à part le certificat Voltaire (une certification autour de la langue française).

Toutefois, si je devais en choisir une, je participerais à une formation sur le logiciel InDesign. Mon Master a abordé le sujet dans quelques cours, mais je n’ai pas eu de formation spécifique. Je n’ai jamais eu besoin de l’utiliser, car ce sont souvent les graphistes (ou maquettistes4) qui s’occupent de la mise en page avec ce logiciel. Mais certaines maisons d’édition, peut-être des structures plus petites ou des maisons qui fonctionnent différemment, les éditrices manipulent beaucoup InDesign.

Certaines offres d’emploi auxquelles j’ai postulé demandaient justement à savoir utiliser InDesign. En tant qu’éditrice, l’outil qu’on utilise le plus, c’est les PDF et il n’y a pas de cours pour savoir utiliser un PDF ou comment annoter, mais c’est vraiment le logiciel qu’on utilise le plus.

Ce logiciel vous provoque-t-il des fatigues ou des maux de crâne à force de travailler sur l’écran ?

J’ai certaines méthodes pour éviter d’avoir des problèmes de santé liés aux écrans. 

Dans un premier temps, sur tous mes écrans, j’applique un filtre jaune pour supprimer la lumière bleue. Je suis les conseils sur l’utilisation accrue des écrans depuis le Covid. Il est donc conseillé de regarder au loin au moins une fois toutes les heures pour reposer les yeux.

C’est ce que je fais régulièrement et je vois des effets positifs. Si j’ai le malheur de laisser quinze minutes l’écran sans filtre, j’ai directement un gros mal de crâne.

Imprimez-vous les manuscrits que vous relisez/corrigez, ou contentez-vous du numérique ? Voudriez-vous davantage utiliser du papier pour plus de facilité ?

Cela dépend des ouvrages. Par exemple, en tant que freelance, j’imprime souvent les cahiers de jeux que je dois relire. Ce sont souvent les pages les plus complexes à corriger numériquement, avec beaucoup de détails. Sur un des titres sur lequel je travaillais et qui faisait 72 pages, j’en ai imprimé quatre, ce qui reste assez réduit. La majorité de mon travail se fait sur logiciel.

Lorsque j’étais en alternance à Flammarion dans le secteur des albums pour enfants, une des première missions était la relecture des manuscrits. Durant cette période, j’imprimais systématiquement les manuscrits. Puis j’ai pris l’habitude de le faire par ordinateur. Cependant, ce n’est pas rare que j’aie à imprimer les PDF une fois qu’ils sont maquettés, pour me rendre compte du rendu de la mise en page, le plus souvent pour les albums. 

C’est aussi un dilemme moral avec la question de l’écologie, mais aussi de la santé : relire sur du papier permet de faire des pauses et de ne pas fixer un écran toute la journée. Généralement, plus le manuscrit est conséquent, moins les gens l’impriment, pour éviter le gâchis de papier.

Justement, pourriez-vous vous passer du numérique (au moins en partie) dans l’exercice de votre métier d’éditrice ? Pourriez-vous revenir au papier ?

Les éditeurs et éditrices ne seraient pas les premiers à souffrir de l’absence de numérique, avec l’existence du système d’annotation sur papier. Le contact entre professionnels pourrait se faire par des appels téléphoniques. Ou alors en rencontrant les professionnels en face-à-face, si cela est possible. Les graphistes seraient les plus touchés, pour tout ce qui est mise en page et maquette. Ce ne serait pas le secteur éditorial qui souffrirait le plus, même si ça deviendrait extrêmement compliqué. De fait, la production serait obligée de ralentir drastiquement.

Avez-vous parfois des rencontres en face-à-face avec les auteurs ou autrices pour parler de leur manuscrit ? Ou est-ce seulement par mail ou par téléphone ?

Au sein de l’équipe éditoriale, mes collègues, hormis la responsable, ne rencontraient pas les auteurs. Cela dépend vraiment du fonctionnement des maisons d’édition. Je rencontre surtout les auteurs lors d’évènements ou de salons. D’un point de vue professionnel, ce n’est pas quelque chose que j’appréciais énormément de seulement converser par mail.

Utilisez-vous l’IA pour vous aider parfois dans des recherches ? Pour corriger, ou trouver des incohérences dans un texte ?

Je n’utilise jamais les intelligences artificielles, que ce soit dans la sphère professionnelle ou la sphère personnelle. Néanmoins, je prends en compte que certains professionnels de l’édition commencent à l’utiliser. Je ne me positionne ni pour, ni contre les intelligences artificielles et j’essaie de garder un esprit ouvert. Par curiosité, il serait bien d’apprendre de quoi il s’agit et à manipuler l’objet. Car il pourrait potentiellement servir dans le futur.

Pensez-vous que l’IA sera bénéfique ou néfaste à l’édition ?

Avec le développement du numérique, certains métiers tendent à disparaître de plus en plus, notamment celui des traducteurs. J’ai déjà travaillé dans une maison d’édition où le mot d’ordre était d’utiliser la plateforme DeepL pour “économiser de l’argent et des traductrices” d’après mon supérieur. Malheureusement, on prive des personnes de leur emploi. Pour les grands ouvrages, comme les gros romans, on fait encore appel à des traducteurs et traductrices. Mais beaucoup utilisent DeepL pour traduire les carnets de jeux ou les albums, où le texte est très réduit.

Je suis convaincue que l’édition est l’un des derniers secteurs de la production du livre qui sera en danger. il y a un risque par rapport aux IA pour les illustrateurs, mais je crois fermement que les auteurs et autrices ne pourront jamais être remplacés par les IA grâce à leur originalité.

Pensez-vous que l’IA peut faciliter le processus de sélection des manuscrits ?

J’admets que le rythme de réception et de lecture de manuscrits est assez intensif. Toutefois, je ne conçois pas l’idée de déléguer la tâche de sélection de manuscrits à une intelligence artificielle, car c’est l’essence du métier d’éditeur ou d’éditrice. C’est un métier très subjectif. Là où un éditeur repère une merveille, un autre éditeur y verra autre chose. C’est comme ça qu’il y a des best-sellers.

Liyu Nguyen-Bousseau, éditrice freelance

Liyu N’Guyen-Bousseau est éditrice freelance. Elle a fait un an de classe prépa littéraire, puis deux ans de double licence Lettres Modernes et Lettres et Arts, avant de rejoindre un Master Édition à l’université Paris-Nanterre. Elle aime lire depuis son enfance et a découvert le domaine de l’édition grâce à ses cours de licence tournés vers les métiers du livre. Elle a d’abord effectué un stage chez Hachette, puis a enchaîné avec une alternance chez Flammarion. Elle a ensuite décidé de continuer l’aventure éditoriale en tant qu’indépendante, tout en restant ouverte à l’idée de retourner en maison d’édition traditionnelle. Elle travaille aujourd’hui comme assistante éditoriale aux éditions Larousse.

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Stella Dufour et Ambre Poillet – Numériquement livre

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  1. Freelance : se dit d’un professionnel […] qui exerce son métier indépendamment d’une agence, d’une entreprise de presse, d’une maison d’édition (Larousse). ↩︎
  2. Maquette : projet de composition ou de mise en page. C’est un modèle original d’un imprimé ou d’un ouvrage destiné à la reproduction (CNRTL). Couler dans la maquette signifie appliquer une mise en page particulière à un texte. ↩︎
  3. Code typographique : la typographie est la manière dont un texte est imprimé ou affiché sur écran numérique. Elle traite principalement des types de caractères (majuscules et minuscules ; romain, italique…), de la ponctuation, des espaces, des procédés d’abréviation, de la manière d’écrire les nombres et de la mise en page (Le Robert – Dico en ligne). Le code typographique est un ouvrage compilant les règles typographiques. ↩︎
  4. Maquettiste : Le maquettiste est un créateur. En fonction des attentes d’un client, il conçoit des modèles de pages (maquettes) précisant toutes les indications techniques nécessaires : choix des polices de caractères et des couleurs utilisées, mise en valeur des titres, répartition des blancs… (ONISEP). ↩︎