C’est un constat que chacun peut faire : il y a aujourd’hui une surproduction éditoriale et une saturation dans les librairies. Certaines initiatives cherche à interroger les pratiques du secteur. C’est le cas de la “La trêve des nouveautés”, portée notamment par l’Association pour l’écologie du livre. A travers un entretien avec Mathilde Charrier, Coordinatrice de l’association, nous avons cherché à comprendre les enjeux, les objectifs et les impacts de cette initiative. 

La trêve des nouveautés, une initiative née d’un constat de surproduction éditoriale

Mathilde a plusieurs rôles dans l’association. Elle assure à la fois la structuration de l’association, la coordination des projets, mais aussi des actions de sensibilisation auprès des professionnels du livre. En parallèle, elle exerce comme libraire dans la librairie indépendante Le rideau Rouge à Paris, engagée dans une démarche militante.

C’est justement à partir de cette double expérience qu’est née la trêve des nouveautés. L’association a remarqué que le rythme actuel de production éditoriale est devenu difficilement soutenable pour les libraires. Les nouveautés arrivent en un flux souvent quotidien, rendant impossible leur lecture, leur mise en valeur et leur appropriation.

Face à cela, l’association a souhaité proposer une action collective permettant de « lancer un pavé dans la mare » et d’interroger en profondeur le fonctionnement du secteur.

L’objectif principal de la trêve des nouveautés est d’amener les professionnels à réfléchir à leurs pratiques. Pourquoi publier autant de livres, alors que tous ne peuvent ni être lus, ni vendus ? Pourquoi continuer à alimenter un système basé sur la vitesse et le renouvellement permanent ?

Les objectifs de la trêve des nouveautés

Mathilde souligne aussi que cette surproduction a d’autres conséquences importantes. Par exemple, un grand nombre d’ouvrages est retourné, stocké, voire pilonné (détruit). Ce phénomène pose à la fois des questions économiques et écologiques.

La trêve vise également à interroger les rapports entre les différents acteurs du livre, comme les éditeurs, diffuseurs, distributeurs et libraires. Elle invite à repenser un modèle où les libraires subissent souvent des choix imposés, au détriment de leur liberté et de leur identité.

Une initiative flexible

Lancée en 2024, la première trêve des nouveautés s’étendait initialement de janvier à juin. Toutefois, l’initiative a été pensée comme flexible. Chaque librairie pouvait s’en emparer selon ses propres modalités (réduction des commandes, arrêt temporaire des nouveautés, sélection différente…).

Cette liberté a permis une véritable appropriation du dispositif. Certaines librairies ont adapté la trêve à leurs librairies, voire l’ont prolongée au-delà des périodes proposées par l’association.

Des retours très positifs des participants

Les retours ont été globalement très positifs. Beaucoup de libraires ont constaté une diminution des retours, sans impact négatif sur leur chiffre d’affaires. Une fois ce nouveau fonctionnement expérimenté, il devient difficile de revenir en arrière, tant les bénéfices en termes de temps et de qualité de travail sont importants.

Mise à part les aspects économiques, la trêve des nouveautés a permis aux libraires de retrouver du sens dans leur métier. En réduisant le flux de nouveautés, ils peuvent consacrer plus de temps à la lecture, à la sélection et à la mise en valeur des ouvrages.

Cela favorise également une meilleure visibilité du fonds et des maisons d’édition indépendantes, souvent écrasés par les grandes structures. Cette démarche s’inscrit dans une volonté de promouvoir la « bibliodiversité », c’est-à-dire la diversité des voix et des publications.

Mathilde insiste aussi sur un point essentiel. La trêve permet aux libraires de reprendre le contrôle de leurs choix. Elle redonne confiance et légitimité à des professionnels qui peuvent parfois se sentir réduits à de simples revendeurs.

Une initiative bien accueillie par les lecteurs

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les lecteurs n’ont pas perçu de changement négatif. La plupart n’ont même pas remarqué l’absence de certaines nouveautés, car le fonds reste abondant.

Lorsque la démarche de la trêve des nouveautés est expliquée, les réactions sont généralement très positives. Les lecteurs découvrent un système qu’ils connaissent peu, celui des retours, du pilon et de la surproduction. Cette sensibilisation contribue à renforcer leur compréhension et leur soutien.

De plus, la trêve rappelle qu’un livre n’est pas un produit de première nécessité. Attendre quelques jours pour l’obtenir ne constitue pas un problème pour la majorité des lecteurs.

Sensibiliser au-delà de la trêve

Si la trêve constitue un temps fort, elle s’inscrit dans une réflexion plus large. De nombreuses librairies poursuivent cette démarche de sensibilisation tout au long de l’année, à travers des vitrines, des rencontres ou des outils pédagogiques.

L’association encourage notamment à informer le public sur la concentration du secteur éditorial, en montrant quels groupes possèdent quelles maisons d’édition. Cette transparence permet aux lecteurs de mieux comprendre les enjeux économiques du livre.

La surproduction, le problème fondamental de l’édition actuelle

Pour Mathilde, la surproduction est aujourd’hui un problème central dans le monde de l’édition. Elle génère des déchets, accentue les inégalités entre grandes et petites structures, et ne correspond pas aux capacités réelles de lecture.

Contrairement à d’autres secteurs comme la mode, le livre échappe encore largement à toute régulation, notamment en ce qui concerne la destruction des invendus. Cette situation s’explique en partie par le statut symbolique du livre, perçu avant tout comme un objet culturel.

Cependant, le livre est aussi un produit soumis à des logiques industrielles. Cette contradiction est au cœur des réflexions menées par l’Association pour l’écologie du livre.

Vers une transformation des pratiques ?

La trêve des nouveautés ne prétend pas apporter de solution unique. Elle se veut avant tout un outil de réflexion et d’expérimentation collective.

En invitant les professionnels à ralentir, à questionner leurs habitudes et à explorer d’autres manières de travailler, elle ouvre la voie à une transformation progressive du secteur.

Plus qu’une simple pause, la trêve apparaît ainsi comme un levier pour repenser en profondeur le rapport au livre, à sa production et à sa diffusion.

Mathilde Charrier est libraire à La Librairie Le Rideau Rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et coordinatrice de l’Association pour l’écologie du livre. 

Après un master en Communication des organisations à Rennes, elle se spécialise dans les métiers du livre à Lille, où elle obtient sa licence professionnelle. Une formation qui traduit une vocation de longue date. Depuis son enfance elle aime lire et aime transmettre sa passion de la lecture. 

Après avoir travaillé en librairie, elle se rend compte que le monde du livre surproduit, surconsomme et a une grosse empreinte écologique. C’est cette prise de conscience qui l’a amenée à s’engager au sein de l’Association pour l’Écologie du Livre.

Retour en haut

Ève et Mayanne – The WordWideWeb